RA-L
[liste ra-l] Colin Ward
De Ronald Creagh : ronald.creagh-at-wanadoo.fr
Mauvais jour, le 11 février 2010. Ce jour-là, Colin Ward est mort. Il y
a deux manières de se souvenir de lui. La première consiste à penser aux
26 livres qu’il a écrit. Ou aux neuf ans (1961-1970) qu’il a passés à
éditer, et souvent entièrement rédiger le meilleur périodique anarchiste
anglais, de l’avis général, /Anarchy/. La seconde consiste à penser à
lui, même quand on l’a très peu rencontré, comme c’est mon cas. Je ne
l’ai vu que deux fois, l’une au colloque sur la culture libertaire à
Grenoble, où j’ai traduit son intervention. Les gens vous remercient
toujours quand vous traduisez ce qu’ils vous disent. Mais certaines
personnes le font avec une gentillesse d’autant plus éclatante qu’elle
est discrète. La gentillesse ? Sans doute le trait de caractère le plus
marquant de Colin Ward, sensible jusque dans ses écrits. Après tout,
notre mode normal, dans ce mouvement anarchiste qui récolte la colère là
où d’autres ont semé la misère, c’est l’indignation, la furie.. Indigné,
Colin Ward avait de bonnes raisons de l’être, lui qui a beaucoup étudié,
par exemple, l’habitat populaire en Grande-Bretagne. Mais ces livres,
chose rare dans l’anarchisme, conservaient le ton aimable, gentil,
positif, heureux, pratique de leur auteur, sans pour autant s’abstenir
de ravager indirectement les responsables des situations à changer. Né
en 1924 dans le Wessex en Grande-Bretagne, Colin Ward avait découvert
l’anarchisme pendant la seconde guerre mondiale. Abonné à une revue
subversive, on lui demanda de témoigner qu’il avait été victime d’une
tentative de « séduction » (sic), à la lecture d’un article recommandant
aux soldats de garder leurs fusils après la guerre… Il fit ce qu’il put
pour aider les éditeurs du brûlot, sans succès. Du moins cela le
confirma-t-il dans ses nouvelles idées ; il devint l’un des participants
à /Freedom/, dès 1947, à une époque où les anarchistes n’étaient
vraiment pas nombreux, jusqu’en 1960, après quoi il se lança dans la
belle aventure d’/Anarchy/, un remarquable périodique où il suivit l’un
de ses principes de base : l’anarchie étant une idée réaliste, une idée
sérieuse, il faut l’appliquer sérieusement, et concrètement, à des
domaines sérieux, et concrets. Travaillant pour des architectes, il va
prendre l’architecture et l’urbanisme comme base, pour un grand nombre
de ses livres. Leur variété est confondante, de l’histoire des colonies
de vacances britanniques à une analyse serrée des ravages de la
capitulation sociale devant l’automobile, en passant par une étude de la
culture enfantine populaire, un livre sur les jardins ouvriers et la
culture qui s’y développa, une étude, dans la lignée de Kropotkine, sur
la construction de la cathédrale de Chartres, etc.
Ses livres possédaient une autre caractéristique très inhabituelle. Ils
étaient bourrés de citations, de longues citations. On y trouve aisément
des pages dont les citations occupent la moitié, parfois les deux tiers
du texte. Dans /l’anarchie en société/ (ACL) il explique que si d’autres
ont dit telle ou telle chose mieux que lui, pourquoi devrait-il infliger
au lecteur la version de qualité inférieure ?
Le troisième trait à le rendre exceptionnel était sa curiosité,
encyclopédique et toujours active. Encore que la curiosité soit l’une
des vertus les plus répandues chez les anarchistes ! Elle lui permit
d’écrire /Les voleurs d’eau/, (ACL)longtemps avant que gouvernements,
écologistes propres sur eux et affairistes se soient aperçus que la
transformation en bien privé de ce qui est un bien commun par
excellence, ouvre la possibilité de violents conflits pour cette
ressource indispensable. Ce n’est pas sans mélancolie que lorsque je lis
les livres récents sur le sujet, je vois à quel point leurs auteurs
volent sans vergogne les idées, et parfois jusqu’au plan, du livre de
Colin Ward, sans, la plupart du temps, le mentionner, ne serait-ce que
dans la bibliographie. Mais un livre sur lui, précisément, compare
l’anarchisme à des « germes sous la neige ». Colin Ward germant sous la
neige ? Il aurait aimé l’idée…
Jean-Manuel Traimond
--
La liste "Recherches sur l'Anarchisme" (RA-L) est un forum international,
ouvert le 1er janvier 1996 et consacré à la présentation de livres,
à la recherche et à la discussion concernant les théories,
l'histoire et la culture du mouvement anarchiste mondial,
ainsi qu'à d'autres questions liées à l'anarchisme.
-----------------------------------------------------------
Our site: _http://raforum.apinc.org
_ <_http://raforum.apinc.org/_>
MODERATORS/MODERADORS/MODERATEURS:
L. Susan Brown
John P. Clark
Ronald Creagh
Maryvonne Equy - Nicola
Annick Stevens
TO SEND A MESSAGE TO THE LIST OR TO UNSUBSCRIBE, GO TO:
_http://raforum.apinc.org/article.php3?id_article10
_and click on the appropriate link.
Mauvais jour, le 11 février 2010. Ce jour-là, Colin Ward est mort. Il y
a deux manières de se souvenir de lui. La première consiste à penser aux
26 livres qu’il a écrit. Ou aux neuf ans (1961-1970) qu’il a passés à
éditer, et souvent entièrement rédiger le meilleur périodique anarchiste
anglais, de l’avis général, /Anarchy/. La seconde consiste à penser à
lui, même quand on l’a très peu rencontré, comme c’est mon cas. Je ne
l’ai vu que deux fois, l’une au colloque sur la culture libertaire à
Grenoble, où j’ai traduit son intervention. Les gens vous remercient
toujours quand vous traduisez ce qu’ils vous disent. Mais certaines
personnes le font avec une gentillesse d’autant plus éclatante qu’elle
est discrète. La gentillesse ? Sans doute le trait de caractère le plus
marquant de Colin Ward, sensible jusque dans ses écrits. Après tout,
notre mode normal, dans ce mouvement anarchiste qui récolte la colère là
où d’autres ont semé la misère, c’est l’indignation, la furie.. Indigné,
Colin Ward avait de bonnes raisons de l’être, lui qui a beaucoup étudié,
par exemple, l’habitat populaire en Grande-Bretagne. Mais ces livres,
chose rare dans l’anarchisme, conservaient le ton aimable, gentil,
positif, heureux, pratique de leur auteur, sans pour autant s’abstenir
de ravager indirectement les responsables des situations à changer. Né
en 1924 dans le Wessex en Grande-Bretagne, Colin Ward avait découvert
l’anarchisme pendant la seconde guerre mondiale. Abonné à une revue
subversive, on lui demanda de témoigner qu’il avait été victime d’une
tentative de « séduction » (sic), à la lecture d’un article recommandant
aux soldats de garder leurs fusils après la guerre… Il fit ce qu’il put
pour aider les éditeurs du brûlot, sans succès. Du moins cela le
confirma-t-il dans ses nouvelles idées ; il devint l’un des participants
à /Freedom/, dès 1947, à une époque où les anarchistes n’étaient
vraiment pas nombreux, jusqu’en 1960, après quoi il se lança dans la
belle aventure d’/Anarchy/, un remarquable périodique où il suivit l’un
de ses principes de base : l’anarchie étant une idée réaliste, une idée
sérieuse, il faut l’appliquer sérieusement, et concrètement, à des
domaines sérieux, et concrets. Travaillant pour des architectes, il va
prendre l’architecture et l’urbanisme comme base, pour un grand nombre
de ses livres. Leur variété est confondante, de l’histoire des colonies
de vacances britanniques à une analyse serrée des ravages de la
capitulation sociale devant l’automobile, en passant par une étude de la
culture enfantine populaire, un livre sur les jardins ouvriers et la
culture qui s’y développa, une étude, dans la lignée de Kropotkine, sur
la construction de la cathédrale de Chartres, etc.
Ses livres possédaient une autre caractéristique très inhabituelle. Ils
étaient bourrés de citations, de longues citations. On y trouve aisément
des pages dont les citations occupent la moitié, parfois les deux tiers
du texte. Dans /l’anarchie en société/ (ACL) il explique que si d’autres
ont dit telle ou telle chose mieux que lui, pourquoi devrait-il infliger
au lecteur la version de qualité inférieure ?
Le troisième trait à le rendre exceptionnel était sa curiosité,
encyclopédique et toujours active. Encore que la curiosité soit l’une
des vertus les plus répandues chez les anarchistes ! Elle lui permit
d’écrire /Les voleurs d’eau/, (ACL)longtemps avant que gouvernements,
écologistes propres sur eux et affairistes se soient aperçus que la
transformation en bien privé de ce qui est un bien commun par
excellence, ouvre la possibilité de violents conflits pour cette
ressource indispensable. Ce n’est pas sans mélancolie que lorsque je lis
les livres récents sur le sujet, je vois à quel point leurs auteurs
volent sans vergogne les idées, et parfois jusqu’au plan, du livre de
Colin Ward, sans, la plupart du temps, le mentionner, ne serait-ce que
dans la bibliographie. Mais un livre sur lui, précisément, compare
l’anarchisme à des « germes sous la neige ». Colin Ward germant sous la
neige ? Il aurait aimé l’idée…
Jean-Manuel Traimond
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